Lise Lemay donne son opinion à un journaliste de Radio-Canada sur la tarification des services de garde.

Bonjour Madame,
Je tenais à vous répondre comme vous traitez d'un très bon sujet à aborder dans le contexte actuel. Félicitations pour l'initiative!
Ma réponse va se baser en outre sur des arguments de Gordon Cleveland un professeur en économie à l'université de Toronto, mais aussi un collaborateur dans l'équipe de recherche qualité éducative des services de garde et petite enfance (dir. Nathalie Bigras à l'UQAM). Il a publié en 2008 avec Barry Forer, Douglas Hyatt, Christa Japel et Michael Krashinsky un article intitulé New Evidence about Child Care in Canada. Use Patterns, Affordability and Quality. J'ouvre en replaçant la situation du Québec dans un contexte canadien. Dans le reste du Canada, la préoccupation première de plusieurs provinces est d'assurer l'accessibilité aux enfants et aux familles à des services de garde à faible coût (Cleveland, Forer, Hyatt, Japel et Krashinsky, 2008). Au Québec, la mise en place du réseau des services de garde en 1997 a assuré une accessibilité quasi universelle à ces services. Ainsi, la préoccupation consiste depuis à réduire la liste d'attente, mais nous avons surtout pu commencer à parler de la qualité de ces services (Cleveland, Forer, Hyatt, Japel et Krashinsky, 2008).
Mon premier argument est donc établi en raison du fait qu'au Québec, le financement octroyé jusqu'à présent nous permet de parler de qualité. Si nous prenons seulement les variables de financement du réseau et de la qualité des services de garde, à première vue, une augmentation du prix
payé par les familles en fonction de leur revenu pourrait être favorable pour la qualité offerte aux enfants. J'avance cependant ceci en tenant pour acquis que le financement du gouvernement demeure similaire. Un meilleur financement des services de garde sans but lucratif et en général associé à davantage de qualité pour les enfants, car de par leur statut, ces services sont dans l'obligation de réinvestir les surplus d'opérations dans l'offre de service ce qui contribue à créer une "culture de qualité" (Cleveland et Krashinsky, 2009). Ainsi, des décisions réinvestissant les surplus tels l'achat de matériel, l'offre de perfectionnement professionnel aux éducatrices, l'embauche de personnel éducateur et de gestionnaires plus formés et spécialisés en éducation à la petite enfance, l'octroie de salaires supérieurs, etc. sont motivantes pour le personnel et soutiennent cette "culture de qualité" qui distingue les services à but lucratif des sans but lucratif (Cleveland et Krashinsky, 2009). Je rappelle que ces associations se produisent lorsque le financement des services est augmenté. Si le coût défrayé par les familles augmente afin que le gouvernement puisse couper dans son financement au réseau, ainsi ce lien positif que je vous ai décrit n'est pas pertinent. Et dans le contexte où on parle de mesures d'austérité, je pense que cette dernière possibilité est la plus probable. En fait, je crois que le réseau ne verra pas de différence réelle de son financement et que les changements ne se sentiront pas au niveau des services de garde, mais plutôt au niveau de l'accessibilité des familles.
Dans un contexte d'augmentation des coûts pour les familles, nous en arriverons à discuter à nouveau des mêmes préoccupations qu'une grande partie du Canada. Le coût est une variable directement associée à l'accessibilité aux services. Les familles sont très imposées sur leur salaire et rappelons d'emblée qu'elles paient déjà l'utilisation des services de garde au prorata de leurs revenus à chaque paie (Cleveland, Forer, Hyatt, Japel et Krashinsky, 2008). Une simple petite variation dans le coût de ces services peut amener certaines familles à repenser leur décision pour la garde de leurs enfants. Comme le salaire de la mère est encore souvent moindre en comparaison à celui du père, c'est en considérant ce revenu que le ménage va établir s'il continue d'être rentable pour la mère de travailler (Cleveland, Forer, Hyatt, Japel et Krashinsky, 2008). Sur cette base, les parents peuvent prendre plusieurs
décisions: 1) modifier leurs horaires de travail pour garder les enfants avec eux à la maison; 2) faire appel à des membres de la famille pouvant s'occuper des enfants gratuitement ou à moindres coûts; 3) faire appel à des services de garde ou des gardiennes non réglementés dont les services sont moins dispendieux; 4) cesser de travailler et rester à la maison avec les enfants. Ces décisions ne sont pas sans conséquence pour les enfants, leur famille et la société québécoise. Je vous en présente quelques-unes seulement.
Dans un premier temps, faire appel à des services de garde ou des gardiennes qui n'ont pas à suivre les exigences de formation peut avoir des effets pour les enfants. Les services ainsi offerts ont été observés d'être de moindre qualité en comparaison à ceux offerts par les services régis. Rappelons que la qualité des services est la variable la plus régulièrement reliée au développement des enfants (Bigras et Lemay, 2012). Dans un second temps, tenter de conserver son emploi tout en gardant les enfants à la maison peut créer un stress pour les parents, tout comme le fait de savoir que la garde pour son enfant est de moindre qualité. Un stress tout aussi important peut être engendré par la perte
d'un salaire entier lorsqu'un parent prend la décision de rester à la maison avec les enfants. Dans un troisième temps, un parent qui travaille paie des impôts à la société québécoise, alors la décision de rester à la maison peut aussi s'avérer coûteuse pour la société en entier compte tenu
du portait démographique actuel.
En somme, il me semble que cette décision de moduler les frais de garde selon le revenu des familles soit à repenser pour toutes ces raisons qui font que, jusqu'à aujourd'hui, la société québécoise a la chance de parler de qualité des services de garde favorable au développement des enfants, alors que les autres provinces canadiennes la citent en exemple.

J'espère le tout suffisamment clair!
Au plaisir,
Lise Lemay, Ph.D.
Professeure régulière
Université du Québec à Montréal