Mise à jour - Ajout de signataires à la lettre ouverte

Au début du mois d'avril, nous avions publié en exclusivité sur le site Web de l'équipe Qualité éducative des services de garde et petite enfance une lettre ouverte au sujet des maternelles 4 ans à temps plein pour les enfants de milieux défavorisés. Le 26 avril 2013, cette lettre à été déposée comme avis à l'Assemblée nationale dans le cadre du projet de loi 23. Les auteurs de cette lettre sont les professeurs-chercheurs de l'équipe de recherche Qualité éducative des services de garde et petite enfance. Les signataires de cet avis étaient 57 professeurs-chercheurs issus de 11 universités et de 7 disciplines (économie, éducation, kinanthropologie, orthophonie, psychoéducation, psychologie et service social). Depuis son dépôt à l'Assemblée nationale, d'autres s'y sont joins, pour un total de 63 signataires en date d'aujourd'hui.

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De quoi les enfants de 4 ans ont-ils besoin ?

Avis présenté dans le cadre du projet de loi modifiant la Loi sur l'instruction publique concernant certains services éducatifs aux élèves âgés de moins de cinq ans

Depuis plusieurs jours, il est question de la place des enfants de 4 ans issus de milieux défavorisés dans notre société. Le gouvernement actuel a choisi de mettre en place des maternelles 4 ans à temps plein pour ces enfants afin de mieux les préparer à leur parcours scolaire. Cette visée est certes louable, mais le moyen retenu est-il le bon ? Les ressources mises en place suffiront-elles pour réduire l'écart observé entre les enfants provenant de milieux plus favorisés et ceux issus de milieux moins favorisés dans leurs apprentissages au moment de leur entrée au primaire ? Les données issues de la recherche des dernières années en éducation de la petite enfance et en éducation préscolaire pourraient guider notre réflexion.

De manière unanime, les recherches démontrent que c'est la qualité des services offerts qui importe pour favoriser le développement et la réussite scolaire ultérieurs des enfants, et ce, peu importe le milieu éducatif fréquenté.

Que signifient concrètement des milieux éducatifs de qualité élevée pour l'enfant de 4 ans?

La qualité implique d'abord un aménagement des lieux (espace et matériel) conçu pour répondre aux besoins et aux intérêts des jeunes enfants. Ces espaces, suffisamment grands, doivent permettre une variété d'activités qui se déroulent surtout en petits groupes, une exploration active et autonome de l'environnement par l'enfant, ainsi que la manipulation de matériels riches et diversifiés.

Des pratiques éducatives de qualité élevée incluent aussi de mettre en place un programme éducatif approprié aux caractéristiques développementales des enfants. Dans un tel contexte, les activités initiées par l'adulte sont moins prédominantes et alternent avec d'autres réalisées sous forme de jeu, où les enfants peuvent planifier leurs actions, prendre des décisions et vérifier le résultat de leurs gestes. Autant d'habiletés de base qui amènent les enfants à réfléchir par eux-mêmes et à se préparer aux apprentissages scolaires formels qui les attendent en 1re année du primaire.

Des pratiques de qualité élevée s'appuient également sur la présence stable de personnes significatives avec lesquelles l'enfant pourra établir des liens de confiance. La qualité de ces interactions repose sur la capacité de l'adulte à établir un climat positif où l'enfant développe des relations chaleureuses, soutenantes avec les adultes et où il se sent reconnu et apprécié. Dans le cadre de ces interactions individualisées, l'adulte peut amener l'enfant à résoudre des problèmes, approfondir ses habiletés et ses connaissances et développer des stratégies de résolution de conflits avec ses pairs qui soutiennent son développement global. Même si de telles pratiques peuvent sembler aller de soi, de vastes études américaines ont démontré que la qualité des interactions variait considérablement d'un milieu éducatif à l'autre et que, sans des mesures de perfectionnement ciblées, beaucoup d'enfants vulnérables se retrouvent dans des milieux où la qualité des interactions est trop faible pour produire les changements souhaités au niveau de leurs apprentissages et leur développement.

Des pratiques éducatives de qualité élevée signifient également de mettre en place diverses formes de collaboration avec les parents (entrée progressive, partage d'informations, participation du parent à des activités, etc.) pour assurer une continuité éducative entre la famille et le milieu éducatif et pour favoriser un engagement de la famille.

La qualité de toutes ces pratiques est favorisée lorsque certaines conditions sont mises en place pour soutenir le travail des adultes qui accueillent les jeunes enfants. Parmi les plus souvent évoquées par la recherche, il y a le nombre d'enfants que l'on retrouve sous la responsabilité d'un adulte (ratio) et la formation de ce même adulte.

À cet égard, les recherches soulignent des pratiques de qualité plus élevée lorsqu'il y a moins d'enfants sous la responsabilité d'un adulte. Les ratios pour les enfants de 4 ans dans les services de garde au Québec sont nettement inférieurs à ce qui est proposé dans les classes de maternelle 4 ans. En effet, la réglementation stipule qu'au plus, 10 enfants de 4 ans peuvent se retrouver sous la responsabilité d'une éducatrice en service de garde, alors qu'en maternelle 4 ans, la règle actuelle permet des groupes de 15 à 18 enfants pour une enseignante. Déjà ici, un aspect important de la qualité semble moins présent dans les maternelles 4 ans, telles que nous les connaissons actuellement.

En ce qui concerne la formation, les écrits sont aussi unanimes. Pour mettre en place des pratiques éducatives de qualité élevée, les adultes doivent posséder une formation spécialisée en petite enfance. Or, les enseignantes détiennent un baccalauréat universitaire de 4 ans en éducation préscolaire et enseignement primaire. Toutefois, ce programme de formation ne comprend généralement qu'un ou trois cours de 45 heures (selon les universités) spécifiquement consacrés à l'éducation préscolaire. De plus, il faut aussi reconnaître que ces cours abordent rarement les caractéristiques des enfants de 4 ans, ainsi que les stratégies appropriées pour intervenir auprès d'eux.

Bref, pour soutenir le développement des enfants de 4 ans en milieux défavorisés, les écrits scientifiques démontrent que le simple fait de donner accès à des services comme les maternelles 4 ans ne suffit pas pour modifier le parcours scolaire de ces jeunes enfants. Il faut aussi s'assurer de leur offrir des services de qualité élevée. Malgré toute la bonne volonté des enseignantes qui interviendront dans les classes de maternelle 4 ans, sans des locaux appropriés, sans une réduction du ratio actuel, sans une formation initiale suffisante ainsi que des mesures de perfectionnement continues portant sur les caractéristiques des enfants de 4 ans et la qualité des interactions, il y a lieu de s'interroger sur les résultats qui pourront être obtenus par cette mesure déployée par le gouvernement. À cet effet, il conviendrait de mettre en place un mécanisme systématique d'évaluation de cette intervention, notamment par la recherche, tant pour la documenter, la comparer à d'autres services éducatifs que pour s'assurer d'atteindre les objectifs initiaux.

Par ailleurs, s'il s'avère que le milieu scolaire ne peut bénéficier des moyens suffisants pour atteindre la qualité en question, il y a lieu de se demander pourquoi ne pas plutôt investir des énergies à rechercher des moyens pour rendre les CPE plus accessibles aux enfants de milieux défavorisés et à renforcer la qualité du réseau actuel au soutien et à l'accueil des enfants issus des milieux  défavorisés, comme le recommande d'ailleurs le dernier avis du Conseil supérieur de l'éducation. Cette solution serait en bout de course sans doute moins coûteuse pour la société québécoise et elle aurait l'avantage d'offrir l'accès aux enfants de milieux défavorisés à des services qui sont déjà en mesure de répondre à certaines des conditions optimales de qualité reconnues.

 

Bibliographie

Bigras, N. & Lemay, L. (2012). Est-il bénéfique pour les enfants de fréquenter les services de garde? Constats et recommandations. Dans N. Bigras & L. Lemay (dir.). Petite enfance, services de garde éducatifs et développement de l'enfant. État des connaissances (pp. 377-394). Québec : PUQ.

Conseil supérieur de l'éducation (2012). Mieux accueillir et éducaquer les enfants d'âge préscolaire, une triple question d'accès, de qualité et de continuité des services. Québec : Gouvernement du Québec.

Pianta, R.C., Barnett, W. S., Burchinal, M., & Thornburg, K. R. (2005). The effects of preschool education : what we know, how public policy is or is not aligned with evidence base, and what we need to know. Psychological Science in the Public Interest, 10 (2) 49–88.

Signataires et affiliations (en ordre alphabétique)

Université Concordia

Harriet Petrakos

 

Université de Montréal

Françoise Armand, Claire Chamberland, Sonia Gauthier, Isabelle Montésinos-Gelet, Jacques Moreau, Marie-Laurence Poirel et Natacha Trudeau

 

Université de Sherbooke

France Beauregard, Thérèse Besnard, Hélène Larouche et Julie Myre Bisaillon

 

Université de Toronto

Gordon Cleveland

 

Université d’Ottawa

Catherine Lee

 

Université du Québec à Chicoutimi

Stéphane Allaire, Manon Doucet, Carole Fisher, Denise Doyon (professeure retraitée) et Pascale Thériault

 

Université du Québec à Montréal

Nathalie Bigras, Liesette Brunson, Geneviève Cadoret, Gilles Cantin, Annie Charron, Andréanne Gagné, Marie-Claude Guay et Sylvie Jutras

 

Université du Québec à Rimouski

Isabelle Beaudoin, Monica Boudreau, Joane Deneault, Rakia Laroui, Julie Melançon et Jean-Yves Lévesque (professeur retraité)

 

Université du Québec à Trois-Rivières

Renée Gagnon, Jean-Marie Miron et Nicole Royer

 

Université du Québec en Outaouais

Annie Bérubé, Manon Boily, Marie-Ève Clément, Sylvain Coutu, Claude Normand et Geneviève Tardif

 

Université Laval

Madeleine Baillargeon (professeure retraitée), Claire Beaumont, Andrée Boisclair (professeure retraitée), Caroline Bouchard, Alexandre Buysse, Serge Desgagné, Chantal Desmarais, Érick Falardeau, Marie-Hélène Gagné, Christine Hamel, Thérèse Laferrière, Marie-Françoise Legendre, Hélène Makdissi, Suzanne Manningham, Izabella Oliviera, Pierre Pagé, Chantal Pouliot, Vincent Richard, Audette Sylvestre, George Tarabulsy et Anabelle Viau-Guay