Lettre ouverte exclusive

En exclusivité sur le site Web de l'équipe Qualité éducative des services de garde et petite enfance, voici une lettre ouverte au sujet des maternelles 4 ans à temps plein pour les enfants de milieux défavorisés. Est-ce le meilleur contexte éducatif pour répondre aux besoins de ces enfants? Les signataires de cette lettre sont dix-sept professeurs-chercheurs qui font des recherches en petite enfance et en éducation préscolaire issus de cinq disciplines (éducation, kinanthropologie, psychologie, psychoéducation et économie) et de huit universités (UQAM, UQO, UQAR, Université Laval, Université de Montréal, Université de Sherbrooke, Université Concordia et Université de Toronto).

 

De quoi les enfants de 4 ans ont-ils besoin ?

Auteurs : Nathalie Bigras, Liesette Brunson, Geneviève Cadoret, Gilles Cantin et Annie Charron (UQAM), Caroline Bouchard et Pierre Pagé (Université Laval), Sylvain Coutu, Claude Normand et Geneviève Tardif (UQO), Gordon Cleveland (Université de Toronto), Monica Boudreau et Rakia Laroui (UQAR), Isabelle Montésinos-Gelet (Université de Montréal), Hélène Larouche et Julie Myre Bisaillon (Université de Sherbooke), Harriet Petrakos (Université Concordia) 

       Depuis plusieurs jours, il est question de la place des enfants de 4 ans issus de milieux défavorisés dans notre société. Le gouvernement actuel a choisi de mettre en place des maternelles 4 ans à temps plein pour ces enfants afin de mieux les préparer à leur parcours scolaire. Cette visée est certes louable, mais le moyen retenu est-il le bon ? Les ressources mises en place suffiront-elles pour réduire l'écart observé entre les enfants provenant de milieux plus favorisés et ceux issus de milieux moins favorisés dans leurs apprentissages au moment de leur entrée au primaire ? Les données issues de la recherche des dernières années en éducation de la petite enfance et en éducation préscolaire pourraient guider notre réflexion.

       De manière unanime, les recherches démontrent que c'est la qualité des services offerts qui importe pour favoriser le développement et la réussite scolaire ultérieurs des enfants, et ce, peu importe le milieu éducatif fréquenté.

Que signifient concrètement des milieux éducatifs de qualité élevée pour l'enfant de 4 ans?

       La qualité implique d'abord un aménagement des lieux (espace et matériel) conçu pour répondre aux besoins et aux intérêts des jeunes enfants. Ces espaces, suffisamment grands, doivent permettre une variété d'activités qui se déroulent surtout en petits groupes, une exploration active et autonome de l'environnement par l'enfant, ainsi que la manipulation de matériels riches et diversifiés.

       Des pratiques éducatives de qualité élevée incluent aussi de mettre en place un programme éducatif approprié aux caractéristiques développementales des enfants. Dans un tel contexte, les activités initiées par l'adulte sont moins prédominantes et alternent avec d'autres réalisées sous forme de jeu, où les enfants peuvent planifier leurs actions, prendre des décisions et vérifier le résultat de leurs gestes. Autant d'habiletés de base qui amènent les enfants à réfléchir par eux-mêmes et à se préparer aux apprentissages scolaires formels qui les attendent en 1re année du primaire.

       Des pratiques de qualité élevée s'appuient également sur la présence stable de personnes significatives avec lesquelles l'enfant pourra établir des liens de confiance. La qualité de ces interactions repose sur la capacité de l'adulte à établir un climat positif où l'enfant développe des relations chaleureuses, soutenantes avec les adultes et où il se sent reconnu et apprécié. Dans le cadre de ces interactions individualisées, l'adulte peut amener l'enfant à résoudre des problèmes, approfondir ses habiletés et ses connaissances et développer des stratégies de résolution de conflits avec ses pairs qui soutiennent son développement global. Même si de telles pratiques peuvent sembler aller de soi, de vastes études américaines ont démontré que la qualité des interactions variait considérablement d'un milieu éducatif à l'autre et que, sans des mesures de perfectionnement ciblées, beaucoup d'enfants vulnérables se retrouvent dans des milieux où la qualité des interactions est trop faible pour produire les changements souhaités au niveau de leurs apprentissages et leur développement.

       Des pratiques éducatives de qualité élevée signifient également de mettre en place diverses formes de collaboration avec les parents (entrée progressive, partage d'informations, participation du parent à des activités, etc.) pour assurer une continuité éducative entre la famille et le milieu éducatif et pour favoriser un engagement de la famille.

       La qualité de toutes ces pratiques est favorisée lorsque certaines conditions sont mises en place pour soutenir le travail des adultes qui accueillent les jeunes enfants. Parmi les plus souvent évoquées par la recherche, il y a le nombre d'enfants que l'on retrouve sous la responsabilité d'un adulte (ratio) et la formation de ce même adulte.

       À cet égard, les recherches soulignent des pratiques de qualité plus élevée lorsqu'il y a moins d'enfants sous la responsabilité d'un adulte. Les ratios pour les enfants de 4 ans dans les services de garde au Québec sont nettement inférieurs à ce qui est proposé dans les classes de maternelle 4 ans. En effet, la réglementation stipule qu'au plus, 10 enfants de 4 ans peuvent se retrouver sous la responsabilité d'une éducatrice en service de garde, alors qu'en maternelle 4 ans, la règle actuelle permet des groupes de 15 à 18 enfants pour une enseignante. Déjà ici, un aspect important de la qualité semble moins présent dans les maternelles 4 ans, telles que nous les connaissons actuellement.

       En ce qui concerne la formation, les écrits sont aussi unanimes. Pour mettre en place des pratiques éducatives de qualité élevée, les adultes doivent posséder une formation spécialisée en petite enfance. Or, les enseignantes détiennent un baccalauréat universitaire de 4 ans en éducation préscolaire et enseignement primaire. Toutefois, ce programme de formation ne comprend généralement qu'un ou trois cours de 45 heures (selon les universités) spécifiquement consacrés à l'éducation préscolaire. De plus, il faut aussi reconnaître que ces cours abordent rarement les caractéristiques des enfants de 4 ans, ainsi que les stratégies appropriées pour intervenir auprès d'eux.

       Bref, pour soutenir le développement des enfants de 4 ans en milieux défavorisés, les écrits scientifiques démontrent que le simple fait de donner accès à des services comme les maternelles 4 ans ne suffit pas pour modifier le parcours scolaire de ces jeunes enfants. Il faut aussi s'assurer de leur offrir des services de qualité élevée. Malgré toute la bonne volonté des enseignantes qui interviendront dans les classes de maternelle 4 ans, sans des locaux appropriés, sans une réduction du ratio actuel, sans une formation initiale suffisante ainsi que des mesures de perfectionnement continues portant sur les caractéristiques des enfants de 4 ans et la qualité des interactions, il y a lieu de s'interroger sur les résultats qui pourront être obtenus par cette mesure déployée par le gouvernement. À cet effet, il conviendrait de mettre en place un mécanisme systématique d'évaluation de cette intervention, notamment par la recherche, tant pour la documenter, la comparer à d'autres services éducatifs que pour s'assurer d'atteindre les objectifs initiaux.

       Par ailleurs, s'il s'avère que le milieu scolaire ne peut bénéficier des moyens suffisants pour atteindre la qualité en question, il y a lieu de se demander pourquoi ne pas plutôt investir des énergies à rechercher des moyens pour rendre les CPE plus accessibles aux enfants de milieux défavorisés et à renforcer la qualité du réseau actuel au soutien et à l'accueil des enfants issus des milieux défavorisés, comme le recommande d'ailleurs le dernier avis du Conseil supérieur de l'éducation. Cette solution serait en bout de course sans doute moins coûteuse pour la société québécoise et elle aurait l'avantage d'offrir l'accès aux enfants de milieux défavorisés à des services qui sont déjà en mesure de répondre à certaines des conditions optimales de qualité reconnues.